Ces modèles qui changent les regards

Claude Le Gloannic

La fontaine du Hallate . Plougoumelen . 56 

À l’Agence Territoire, nous aimons valoriser ces modèles qui, par leur sensibilité et leur engagement, changent notre regard.
Claude, figure emblématique et inspirante du tourisme durable dans le Morbihan a su transformer une ancienne ferme familiale en un lieu dédié à la biodiversité,
où chaque séjour devient une expérience profondément humaine et responsable.

Il nous a semblé évident d’ouvrir cette série d’entretiens avec Claude, tant son parcours et sa vision ont contribué à faire naître notre projet collectif d’agence de communication dédiée à la valorisation des initiatives responsable de notre Territoire.

De la terre agricole à l'accueil durable

Pour Claude, né ici à Plougoumelen, le Morbihan est une histoire de vie qui dure depuis 72 ans. Après avoir parcouru d’autres horizons, notamment professionnels, il est revenu à cette terre, celle de ses ancêtres, il y a deux décennies avec une conviction profonde : ce territoire est un écrin qu’il faut respecter.

« C’est pour moi un écrin qu’on n’a pas le droit de détruire. Les êtres et les entreprises sont comme des objets précieux dans cet écrin : nous n’avons pas le droit de l’abîmer. »

Cette métaphore définit toute sa démarche. Pour Claude, être acteur du territoire, c’est avant tout s’engager à préserver ce lieu.

Le projet du camping ne s’est pas inscrit dans une logique commerciale classique, mais s’est ancré à la fois dans un héritage familial et dans un choix de rupture. En 1980, alors que ses parents prennent leur retraite, Claude refuse de voir la ferme familiale être revendue au risque de sombrer dans une « agriculture industrielle ».
C’est ainsi, avec un seul hectare et 25 emplacements, qu’il commence l’aventure en 1993. Ce projet puise ses racines dans ses souvenirs d’enfance, lorsqu’il voyait ses parents accueillir des campeurs au cœur de la ferme. Ce basculement d’une agriculture tournée vers la production à une logique d’accueil et de lien incarne pleinement le changement de paradigme que nous portons : évoluer d’un modèle de consommation vers une dynamique de régénération.

Quand l’observation devient engagement

D’où vient, concrètement, ce basculement vers un tourisme responsable ?
Pour Claude, tout part d’une scène simple, presque immobile. À l’endroit même où se situe aujourd’hui l’accueil du camping, il n’y avait autrefois qu’une prairie de trois hectares, bordée de chênes têtards. Des arbres singuliers, aux formes sculptées par le temps, mais surtout profondément utiles.

« Un chêne têtard, c’est un arbre multifonction. Il abrite, il chauffe, il nourrit. Il fait partie d’un équilibre. »

Face à ces arbres, une évidence s’impose : préserver ce qui a déjà tant donné. Cette prise de conscience devient un point de départ. Les chênes sont conservés, protégés, et d’autres arbres viennent enrichir ce couvert végétal, jusqu’à envelopper progressivement le camping. C’est ici que naît une responsabilité durable, ancrée dans le respect du vivant et des ressources.

Transformer une prairie en refuge

Lorsqu’il reprend le site, le paysage est ouvert, presque nu. Une prairie, peu dense, peu d’arbres habillaient le lieu. Aujourd’hui, le décor a radicalement changé, près de 3 000 arbres ont été plantés.
Des essences variées, des formes multiples, une stratification végétale pensée pour recréer un écosystème riche : arbres de haut jet, arbustes, buissons fruitiers… Certains produisent même des fruits en hiver, offrant une ressource naturelle aux oiseaux. Résultat : plus de 50 espèces d’oiseaux recensées sur le site.
Un chiffre confirmé par des acteurs de référence comme LPO Bretagne ou Bretagne Vivante, pour qui une telle densité est rare à cette échelle.

Au fil du temps, Claude a progressivement imprégné son établissement d’une démarche de développement durable de plus en plus ambitieuse. Mais au-delà des techniques, c’est une philosophie simple qui anime le projet : S’il devait résumer l’âme de son camping, il parlerait d’un amour sincère pour la Nature, l’Environnement, et les Humains.

Tourisme et écosystème : trouver la ligne de crête

Dans un territoire aussi attractif que le Morbihan, la question de l’équilibre est centrale. Comment accueillir sans dégrader ? Comment partager sans saturer ?
Pour Claude, la réponse tient en un mot : pédagogie. Transmettre, orienter, contextualiser.
Plutôt que d’envoyer systématiquement les visiteurs vers les sites les plus connus comme Île-aux-Moines, il invite à repenser les temporalités et les flux : privilégier des horaires décalés, découvrir d’autres lieux, étaler les visites. Même logique pour les sites emblématiques du territoire, comme les Alignements de Carnac, aujourd’hui reconnus à l’international. Leur préservation devient une responsabilité partagée entre hébergeurs, visiteurs et habitants.

« Nous sommes tous responsables de ce que nous avons reçu. »

À chaque arrivant, un rappel discret mais essentiel : respecter les lieux, les rythmes, le vivant.

Réintroduire l’humain, sans perturber l’équilibre

Au-delà des dispositifs, ce qui frappe dans la démarche de Claude, c’est la qualité de la cohabitation entre l’humain et son environnement.
Ici, la nature n’est pas décorative. Elle est vivante, observable, proche. Un oiseau qui se pose à quelques centimètres, une plante qui attire l’attention, un silence habité.

« Quand les gens nous racontent avec des étoiles dans les yeux qu’un oiseau s’est posé sur le beurre un matin pendant le petit déjeuner, c’est qu’on a réussi. »

Réussir quoi ? Peut-être l’essentiel : réinscrire l’humain dans un écosystème, non comme dominant, mais comme partie prenante. Une forme de réconciliation discrète, mais profondément transformative.

L’engagement comme expérience client

Côté visiteurs, l’impact est direct. L’engagement environnemental n’est pas un supplément d’âme : c’est devenu un critère de choix. La pédagogie joue ici un rôle clé. Site internet, réseaux sociaux notamment Instagram et Facebook tout est pensé pour expliquer, sans surpromettre. Pas de storytelling artificiel. Du concret, du mesurable, du vécu.
Et la promesse tient.
« Souvent, les gens nous disent que c’est encore mieux que ce qu’ils avaient imaginé. ».

Un écosystème ouvert et vivant

Cette ouverture se traduit aussi dans des initiatives très concrètes. Chaque été, un marché est organisé sur le site, entièrement gratuit pour les artisans locaux. Aucun droit d’entrée, aucune barrière. Juste une invitation à venir montrer, partager, échanger.
Même logique pour des événements comme la Fête de la Nature, qui mobilise une diversité d’acteurs du territoire :

  • artisans,
  • producteurs,
  • artistes,
  • groupes culturels locaux.

À cette occasion, la commune de Plougoumelen devient une scène vivante, où économie, culture et écologie se rencontrent.

Faire sa part : du principe à l’écosystème vivant

Après la vision et l’engagement, vient le temps de l’action. Concrètement, que signifie “faire sa part” à l’échelle d’un lieu comme celui-ci ?
Pour Claude, la réponse ne se résume pas à une initiative isolée, mais à une cohérence d’ensemble : réduire son empreinte, tout en améliorant la qualité de vie du vivant humain comme non humain.

Faire vibrer le territoire et repenser le modèle économique

Mais “faire sa part”, c’est aussi agir sur les flux économiques. Claude a fait un choix tranché : celui du circuit court poussé.

  • Le pain ? Il arrive chaque matin d’un artisan de Plougoumelen.
  • Les légumes ? Cultivés à moins d’un kilomètre.
  • Les produits utilisés en cuisine ? Aucun ne dépasse un rayon de 9 km.

Ce n’est plus simplement une logique d’approvisionnement. C’est une stratégie de reliance. Avec le temps, les relations commerciales deviennent de plus en plus  humaines. Le boulanger n’est plus un fournisseur, mais un ami. Une économie incarnée, où chaque échange renforce le tissu territorial.
Au fond, le véritable défi est peut-être dans notre rapport à la valeur.

« Il faut arrêter de se comporter comme des banquiers. »

Pour Claude, la rentabilité ne doit pas se faire au détriment du territoire. Au contraire, elle doit l’alimenter. Ici, les bénéfices sont en grande partie réinvestis localement :

  • artisans,
  • producteurs,
  • prestataires de proximité.

Un modèle de redistribution territoriale, où l’argent circule à l’intérieur d’un même écosystème, renforçant sa résilience.

La proximité comme levier de confiance

Ce choix se traduit aussi dans les approvisionnements. Pas de produits importés inutilement. À la place : des ressources locales, comme le sarrasin, emblématique de la Bretagne. Une logique qui peut sembler restrictive, mais qui devient en réalité un levier de différenciation et de cohérence.

« Les richesses se créent ici. »

Et ce modèle dépasse le seul cadre du camping. Il irrigue des collaborations avec des acteurs publics et économiques du territoire, qu’il s’agisse de collectivités comme Golfe du Morbihan – Vannes Agglomération ou de réseaux consulaires comme la Chambre de commerce et d’industrie du Morbihan.

Cette dynamique se traduit concrètement dans les projets. Le bâtiment passif du camping, par exemple, a été réalisé à 90 % avec des artisans situés à moins de 3 kilomètres.
Un choix logistique, certes. Mais surtout un choix relationnel.
Avec le temps, une véritable complicité s’installe. Une confiance réciproque, qui transforme la prestation en engagement mutuel. L’anecdote de l’électricien, prêt à intervenir même pendant ses vacances, illustre cette qualité de lien.

« Il y a la technique… mais surtout, il y a l’humain. »

Cette logique renoue avec une mémoire rurale : celle des solidarités spontanées, où l’on s’entraide sans calcul, simplement parce que l’on fait partie du même écosystème.

Choisir la coopération

Dans un contexte souvent marqué par la compétition ou les clivages, Claude assume une posture claire : celle de la coopération.

« Il est plus facile d’enfoncer quelqu’un que de lui tendre la main. Moi, j’ai choisi mon camp. »

Ce positionnement dépasse le cadre du camping. Il s’inscrit dans une vision plus large du territoire, y compris dans ses dimensions politiques et institutionnelles. Plutôt que d’opposer, il invite à relier. À faire dialoguer des acteurs qui, parfois, ne savent plus travailler ensemble. Et surtout, à reconnaître une chose essentielle : chacun, quel que soit son parcours, peut contribuer.
Dans cette logique, Claude va plus loin : il met à disposition son lieu comme espace d’expérimentation pour d’autres. Jeunes entreprises, artisans émergents, structures de l’économie sociale et solidaire… tous peuvent trouver ici une vitrine, notamment lors d’événements comme la Fête de la Nature. Une manière concrète d’abaisser les barrières à l’entrée, et de soutenir l’innovation locale.
Cette dynamique s’inscrit dans un réseau, une culture du partage. Claude est ainsi engagé depuis plus de 20 ans dans Morbihan Tourisme Responsable, un collectif où les pratiques se confrontent, s’enrichissent et évoluent. Dans cet écosystème, les bonnes pratiques circulent, s’adaptent, se réinventent.
Producteurs, artisans, prestataires, institutions… chacun joue un rôle, et surtout, chacun connaît l’autre. Cette proximité crée une fluidité rare, où les collaborations dépassent largement le cadre professionnel.

Dépasser les frontières territoriales

L’une des réussites les plus marquantes de cette dynamique collective reste la capacité à fédérer au-delà des périmètres habituels.
À travers un travail collaboratif à l’initiative de l’association Morbihan Tourisme Responsable, des acteurs de différents territoires du Morbihan y compris de l’intérieur des terres comme Pontivy ont contribué à un socle commun : Le guide des bonnes pratiques. Un fait notable : là où les logiques institutionnelles peinent parfois à rassembler, le terrain, lui, y parvient.

« Les gens sont allés chercher le meilleur de leur territoire pour le partager. »

Une démonstration concrète que lorsque les valeurs convergent, les frontières s’effacent. 

Au cœur de cette dynamique collective, il y a un enjeu fondamental : transmettre. Dans la sphère familiale, bien sûr. Mais aussi dans les cercles professionnels, associatifs, territoriaux.
L’engagement de Claude au sein de Morbihan Tourisme Responsable s’inscrit dans cette logique. Un espace où l’on partage, où l’on apprend, où l’on fait évoluer ses pratiques au contact des autres.

« Même quelqu’un qui n’a rien fait va poser une question qui peut faire avancer. »

Ici, l’intelligence collective ne repose pas sur l’expertise seule, mais sur la diversité des regards.

Le nouveau chantier de la mobilité

Dans cette logique d’amélioration continue, un nouveau chantier collectif a émergé : celui des mobilités.
L’ambition est claire : construire une vision globale des déplacements à l’échelle du département, en intégrant toutes les solutions des plus douces aux plus structurantes.

Du vélo au train à grande vitesse, du quotidien touristique aux usages locaux.
Un travail de fond, mené en réseau, pour faciliter des mobilités plus durables et mieux adaptées aux réalités du territoire.

Faire ensemble, comme ligne d’horizon

Au fond, ce qui se joue ici dépasse largement le cadre d’un camping ou même d’un secteur d’activité.
C’est une manière de concevoir le développement : non pas comme une accumulation d’initiatives individuelles, mais comme une construction collective, patiente, vivante.

« Faire ensemble », non pas comme un slogan, mais comme une pratique quotidienne.
Et peut-être, comme la seule voie réellement durable.

Anticiper : entre lucidité et responsabilité

Après avoir exploré l’écosystème et la force du collectif, une question s’impose : quels sont les défis à venir pour un tourisme réellement responsable ?
Pour Claude, le constat est sans détour. Les campings, par nature, sont implantés dans des milieux fragiles. Et ces équilibres sont déjà sous tension.

L’exemple de l’eau est révélateur.
Les épisodes de sécheresse, comme celui de 2022, ne sont plus des anomalies mais des signaux faibles devenus structurels. Derrière cette ressource, c’est toute une chaîne qui est impactée : alimentation, hygiène, énergie, agriculture.

Un constat partagé à l’échelle internationale, notamment par des institutions comme Organisation des Nations unies, qui alertent sur des tensions majeures à venir.

Adapter plutôt que compenser

Face au changement climatique, deux approches s’opposent : compenser… ou s’adapter. Claude a fait son choix.

Plutôt que de multiplier les équipements énergivores climatisation, infrastructures lourdes il privilégie des solutions fondées sur le vivant.
Planter des arbres, créer de l’ombre, favoriser la ventilation naturelle.
« Ici, la climatisation c’est les arbres. »
Une approche de bon sens, mais encore trop peu généralisée. Car derrière le confort immédiat se cache souvent un cercle vicieux : plus on climatise, plus on réchauffe.

Même logique pour les équipements touristiques. La question de la piscine, par exemple, devient un symbole. À quelques kilomètres du Golfe du Morbihan, faut-il vraiment recréer artificiellement ce que la nature offre déjà ?

Le facteur humain comme point d’ancrage

Au-delà des outils et des processus, c’est bien l’humain qui reste au cœur de la transformation.

Recruter localement, par exemple, devient un acte engagé :

  • réduction des déplacements,
  • ancrage territorial,
  • montée en compétence locale.

Une équipe qui vient à vélo ou à pied, c’est déjà une forme de transition.

Et cette logique s’étend aux relations avec les institutions, les associations, les habitants. Un dialogue constant, construit sur la durée.

Un territoire attaché… et attachant

En guise de perspective, Claude esquisse une vision du Morbihan de demain.
Un territoire qui reste fidèle à ce qu’il est :

  • durable,
  • responsable,
  • profondément humain.

« Un Morbihan attaché… et attachant. Mais surtout Humain »

Une formule simple, mais qui dit l’essentiel : préserver le lien aux lieux, aux autres, au vivant comme condition première de tout développement.

RSE : revenir à l’essentiel

Lorsqu’on aborde la question de la RSE, Claude prend du recul. Derrière les acronymes, il voit surtout une réalité ancienne, presque évidente.

« Mes parents faisaient déjà du développement durable, sans le nommer. »

Son conseil est clair :

  • avancer étape par étape,
  • impliquer l’ensemble des équipes,
  • privilégier des actions simples et concrètes.
  • se référencer auprès des ODD

Pour structurer la démarche, il recommande de s’appuyer sur les Objectifs de développement durable, comme un fil conducteur accessible et universel.

Structurer la démarche : le cadre des ODD

Pour donner une colonne vertébrale à l’ensemble, Claude s’appuie désormais sur les Objectifs de développement durable.

Les ODD sont un ensemble de 17 objectifs universels adoptés en 2015 par les États membres de l’Organisation des Nations unies dans le cadre de l’Agenda 2030.

Ils visent à répondre à trois défis systémiques :

  • éradiquer la pauvreté
  • protéger la planète
  • garantir la prospérité pour tous

Chaque objectif est décliné en 169 cibles concrètes, permettant un pilotage opérationnel.

Un référentiel universel, qu’il traduit à son échelle :

  • Santé (ODD 3) : un camping devenu non-fumeur.
  • Eau (ODD 6) : une gestion optimisée et mesurée.
  • Consommation responsable, biodiversité, énergie… chaque action trouve sa place dans un cadre global.

Là encore, la démarche reste fidèle à son ADN : expliquer simplement, avec des mots accessibles, sans vernis.